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Inconnu A Cette Adresse Critique Essay

Là où les choses se gâtent, c’est que, très vite, le second adhère à l’idéologie national-socialiste, surtout dans sa composante anti-sémite. C’est l’un des points forts de cette longue nouvelle : bien des années avant Hannah Arendt, Kressmann Taylor montre la banalité de la « salaudification », comment, en quelques mois seulement, l’ami allemand d’un Juif peut devenir le plus méprisant et hautain des anti-sémites, reprenant à son compte l’argumentaire de base :

« Le Juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela, et ce n’est pas la superstition ancestrale consistant à les désigner comme les “assassins du Christ” qui éveille une telle méfiance à leur égard. Quant aux ennuis juifs actuels, ils ne sont qu’accessoires. Quelque chose de plus important se passe ici ».

Ce « quelque chose », c’est « la renaissance de l’Allemagne sous l’égide de son vénéré Chef » : Schulse se montre fasciné par la figure d’Hitler, par tout ce qu’il représente de glorieux et de fier pour une Allemagne humiliée après la Grande Guerre et tellement appauvrie que lorsque cet expatrié aux Etats-Unis est revenu, il a pu mener un train de vie luxueux. C’est une des très grandes forces de Kressmann Taylor : l’exactitude historique, tant dans les faits que dans les ressentis ; les inquiétudes originelles de Eisenstein (« Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d’accéder au pouvoir en Allemagne ? Ce que je lis sur son compte m’inquiète beaucoup », écrit-il dans sa seconde lettre, datée du 21 janvier 1933 – Hitler sera désigné Premier Ministre le 30 du même mois), l’arrogante adoption de la doxa hitlérienne par Schulse, malgré ses doutes du début (« On a trouvé un Guide ! Pourtant, prudent, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? », écrit-il le 25 mars 1933), tout cela, l’auteur l’a observé dans son entourage immédiat mais aussi dans la correspondance qu’elle-même entretenait avec des proches retournés en Allemagne qu’elle voyait, horrifiée, adopter des opinions de plus en plus radicales, tellement éloignées de celles qu’ils professaient aux Etats-Unis.

Le pire, a-t-on envie de dire, est que Inconnu à cette adresse a été rédigé en 1935, soit trois ans avant sa publication, mais surtout six années avant l’entrée en guerre des Etats-Unis… contre le Japon : c’est dire si Kressmann Taylor était une fine observatrice du monde et une fabuleuse Cassandre, elle qui mentionne la SA en passant (mais pour un acte d’une barbarie bien plausible, malheureusement), elle qui se rend compte que la seule mention d’une œuvre d’« art dégénéré », pour reprendre l’expression nazie, peut servir d’arme idéologique dans cette Allemagne à l’hitlérisme balbutiant.

Ce don pour l’observation de l’actualité dans ce qu’elle a de plus inquiétant se redouble d’un véritable talent littéraire : cette nouvelle épistolaire est en effet une machine de précision infernale, où chaque mot est pesé, certains étant même affûtés pour blesser voire tuer après avoir traversé l’Océan Atlantique. Par ailleurs, comme indiqué, si l’Histoire est présente dans ces lettres, elle ne s’y impose jamais : l’auteur est parvenu à trouver un équilibre narratif perturbant entre ressenti personnel (celui de Schulse, celui de Eisenstein) et narration des événements en cours ; de même, l’équilibre est atteint dans ces lettres entre le dit et le non-dit, comme dans toute correspondance, leur donnant un aspect réaliste des plus troublants. Quant à l’ultime lettre, elle est d’un raffinement rare dans la cruauté…

Tout ce qui a été écrit ci-dessus, nombreux sont les lecteurs d’Inconnu à cette Adresse, gigantesque succès de librairie depuis sa (re)découverte francophone en 1999, à en avoir conscience ; on pourrait donc de bon droit s’interroger sur l’opportunité de cette réédition. Cette opportunité est bien réelle et a surtout été bien saisie : pour fêter leur quarantième anniversaire, les éditions Autrement ont mis les petits plats dans les grands et accordé à la longue nouvelle de Kressmann Taylor l’équivalent d’une édition Blu-Ray pour un classique du cinéma : la traduction a été révisée par la première traductrice, Michèle Lévy-Bram, et, en guise de bonus, le lecteur a droit à une préface par Philippe Claudel et, surtout, des documents inédits, parmi lesquels une interview de l’auteur, ainsi qu’une biographie détaillée et d’autres documents encore attestant la pérennité d’Inconnu à cette Adresse.

Quant à savoir si cette nouvelle a quelque chose encore à dire aujourd’hui, la réponse est évidente : oui, bien sûr. Elle met en garde contre ce phénomène aussi évident qu’inquiétant : nul n’est exempt d’un fanatisme potentiel, d’une radicalisation possible, et peu importe la couleur de cette dérive. Et lorsque l’œuvre qui, à plus de soixante-dix ans de distance, tire la sonnette d’alarme est en plus de haute volée littéraire, on appelle ça un chef-d’œuvre.

Didier Smal


Kressmann Taylor, de son vrai nom Katherine Kressmann Taylor est une écrivaine américaine d’origine allemande, née en 1903 à Portland et morte en 1996. Elle obtient un diplôme de littérature et de journalisme en 1924 et devient correctrice rédactrice dans la publicité. Elle passe son temps libre à écrire pour divers petits magazines littéraires.

« Inconnu à cette adresse » est publié pour la première fois 1938 par Story Magazine ; l’éditeur Whit Burnett et son mari Elliott jugent « cette histoire trop forte pour avoir été écrite par une femme » (incroyable opinion) et décident d’attribuer un pseudonyme masculin à Katherine, qu’elle utilisa jusqu’à la fin de sa vie.

 

Sorti en France en 1999, le livre a notamment été adapté au Théâtre Antoine en 2012 sous la plume de la traductrice en français, Michèle Levy-Bram, et connait un grand succès.

 

Martin Schulse est allemand, Max Eisenstein, juif américain ; ils sont amis, associés et tiennent une galerie d’art en Californie. Max est célibataire, sans enfant, Griselle sa sœur, son unique famille. Marié à Elsa, Martin a deux fils, ils décident de quitter l’Amérique pour rentrer en Allemagne.

Dès lors, naît une correspondance de 1932 à 1934, pour garder ce lien affectueux et fraternel qui les unit depuis toujours.

12 novembre 1932 : « Mon cher Martin

Personnellement, je ne suis pas aussi heureux que toi. Le dimanche matin, je me sens désormais bien seul – un pauvre célibataire sans but dans la vie. Mon dimanche Américain, c’est maintenant au-delà des vastes mers que je le passe en pensée

Naturellement, tu as bien fait de partir. Malgré ton succès ici, tu n’es jamais devenu américain ; et maintenant que notre affaire est si prospère, tu te devais de ramener tes robustes fils dans leur patrie pour qu’ils y soient éduqués. »

 

La solitude pèse parfois, mais l’amitié fraternelle et la compréhension des cœurs les aident à surmonter l’éloignement. Max s’inquiète pour sa sœur et demande à Martin de veiller sur elle, au nom du lien amoureux qui les unissait : « Elle me demande de tes nouvelles, Martin, avec beaucoup d’amitié. Plus aucune amertume de ce côté-là – ce sentiment passe vite à son âge. Il suffit de quelques petites années pour que la blessure ne soit plus qu’un souvenir ; bien sûr aucun de vous deux n’étaient à blâmer. C’est choses là sont comme des tempêtes : on est d’abord transi, foudroyé, impuissant, puis le soleil revient ; on a complètement oublié l’expérience, mais on est remis du choc. »

 

Malgré la distance, Max sait qu’il peut compter sur la bienveillance de son ami en toutes circonstances. A son tour, Martin lui adresse une réponse en lui assurant qu’il saura prendre soin de sa sœur et qu’elle est la bienvenue. Nous sommes le 10 décembre 1932.

Un fait naissant mais radical va venir bouleverser le cours des correspondances, l’inquiétude et l’incompréhension vont surgir pour laisser place à la fureur !

« Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d’accéder au pouvoir en Allemagne ? Ce que je lis sur son compte m’inquiète beaucoup. » Max le 21 janvier 1933.

« L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement sain d’esprit ? Ses escouades en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont commencé à persécuter les juifs. Mais il ne s’agit peut-être là que d’incidents mineurs. »

 

Toute une palette de sentiments va s’installer au fur et à mesure, une fragilité filtre au travers des correspondances, en même temps que le nazisme monte insidieusement outre Rhin. La crise économique entraine des dérives extrémistes, la propagande gagne les esprits et le fanatisme hystérique de tout un peuple devient une tragédie irréversible et inexorable.

 

Max est littéralement dépassé par les évènements et peine à croire à la radicalisation de son fidèle ami : « Je sais que ton esprit libéral et ton cœur chaleureux ne pourraient tolérer la brutalité, et que tu me diras la vérité. »

 

L’idéologie est grandissante dans son esprit, Martin refuse que lui soient adressées les missives de Max à son domicile en raison de la censure et de la police politique. Ce n’est que le début d’une vision chaotique du devenir de ces deux protagonistes et de l’Histoire : « En ce qui concerne les mesures sévères qui t’affligent tellement, je dois te dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus ; mais j’en suis devenu à admettre leur douloureuse nécessité. La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. »

 

Une guerre psychologique s’installe entre les vieux amis à la suite d’une tragédie qui touche Max personnellement. Plus aucun doute, son ancien complice s'est laissé endoctriné et corrompre par l'idéologie nazie.

Mais ici nous sommes dans un échange épistolaire et donc dans l'intime. Ce qui confère à la relation un aspect fraternel qui vire à la suspicion. Puis au désespoir de découvrir que celui qu'on croyait connaître devient un inconnu - presque un étranger sinon un ennemi.

Manquer de recul par rapport aux événements suppose donc de prendre un risque idéologique et de sombrer dans l'inhumain sans même s'en rendre compte. Le pire, n’est-ce pas de devenir un salaud sans le savoir ?

La fascination pour des idées génère un aveuglement et un manque absolu d'objectivité. L'un ne change pas dans la sincérité de son rapport amical l'autre s'éloigne sans se douter qu'il se perd en même temps qu'il perd son ami et sa dignité.

 

Et puis soudain - par une soudaine conscience arrivée à maturité - il comprend que leur proximité s'est muée en une forme insidieuse de combat.

 

Dans un style clair et incisif, Taylor Kressmann, nous retourne littéralement comme un gant ; surprenant de réalisme, l’auteur illustre de manière magistrale la fragilité des rapports humains, en passant par le refus, le déni, la colère et l’aliénation.

La petite histoire s'imbrique dans la grande à la manière des Matriochkas russes. La dernière petite poupée ressemble à un talisman : quand sous la forme presque anecdotique de l'ultime secret se cache une effigie sèche, symbole d'une tristesse abyssale, celle de découvrir dans l'ami le plus cher un inconnu au cœur de pierre !

 

Aoulia Messoudi

Kathrine Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse, Editions Autrement, décembre 2011 60 pages, 8,50 €